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"Quand Jason l'approcha, Médée crut que son coeur la quittait
pour aller au-devant de lui ; un nuage passa devant ses yeux et elle
n'eut plus la force de faire un geste. Tous deux se tenaient face à face,
sans un mot, comme deux pins par un jour sans vent qui se mettent
à murmurer quand la brise se lève.”

Apollonios de Rhodes Argonautiques livre III - 3e s. av. J.- C.

Cette citation d'Apollonios de Rhodes, le peintre me l'a livrée et il faut y voir sans doute comme une clé de son travail. Elle indique en tout cas que devant ce paysage qui l'a un jour happé le peintre ne se tient pas comme Cézanne devant la Sainte-Victoire. C'est la présence de la Montagne qui occupait Cézanne, dans l'acharnement que l'on sait... Le "paysage" de Valentin qui a donné lieu pendant 23 ans à quelque 400 toiles et une vingtaine de gravures n'a rien de pittoresque; il est de ceux néanmoins qu'un photographe de l'intime, plutôt que du sublime, aurait pu lui aussi cadrer.

Le titre de la série "Les deux pins" oriente la trajectoire de cette peinture. Ce sont eux qui structurent le tableau, même quand il n'en apparaît qu'un seul ou qu'il n'en reste que l'ombre. Ils se dressent au bord de la route, au-dessus d'un ravin que l'on devine profond à considérer le versant abrupt de la montagne en face et le peu de ciel au-dessus un ubac comme un écran qui réverbère la lumière de l'adret. À la brume qui voile ce versant et parfois l'éloigne, on pressent un torrent au fond du ravin.

Il y a donc là des éléments et un jeu de vide, de plein, de proche et d'inaccessible qui nous amènent discrètement vers l'esprit de la peinture chinoise classique. Dans le carré du tableau une scène est en place pour dire les transformations que produisent au fil du temps les jeux infinis de la lumière. Ainsi le paysage peint devient-il réceptacle de vie; et, pour revenir au point de départ, une dramaturgie se joue peutêtre là. Le peintre se trouve de loin en loin immanquablement appelé, quittant l'atelier pour se placer au plus près des deux arbres dont on ne verra jamais la cime, tendu vers la pente boisée.

Par tous les temps il se soumet à cet espace où la lumière déploie son théâtre d'ombres. Au long de tant d'années de ce "voyage immobile", dans cette suite de carrés variables, la lutte de l'artiste contre le chaos se renouvelle, le temps s'incarne dans la matière-couleur et, toute sauvagerie domptée, les choses se distinguent dans leur juste intervalle pour entrer dans la vibration de la vie.

Nicole Détourbe


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